Le spectre de Hitler

"The discussion among you about the future of the settlements and about the necessity of the Israeli presence in the territories only reinforced our decision to continue with the attacks. The members of the peace camp in Israel, those who spoke about an end to the occupation and withdrawal, pushed us forward in our decision to continue with the suicide attacks."

Sheikh Yousef, parlementaire du Hamas, Haaretz 2 août 2008                                      

 

Quiconque est habité par la vision orientaliste du monde, tient tout Juif au Proche-Orient pour éternellement intrus.

J. –C. MILNER, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Verdier, 2003, p. 80.

 

 

Vaincre Hitler, pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard, 2008.

Depuis Marx, nous savons que l’idéologie dominante agite des spectres pour effrayer les populations et maintenir son assise sur les institutions. Il en va ainsi du spectre de HITLER pour stigmatiser la figure rhétorique des temps modernes présente dans le « débat » sur la situation au Proche-Orient depuis la guerre des six jours : le juif nazi. C’est à A. BURG que nous devons une nouvelle resucée de cette image nauséeuse. Le titre de son ouvrage parle de lui-même : Vaincre Hitler, pour un judaïsme plus humaniste et universaliste. Autrement dit, si les Juifs restent Juifs, ils sont nazis puisqu’en fait, le nazisme est dans le judaïsme.

Il est fascinant de constater à quel point l’accolade du mot juif avec Hitler ou nazisme devient quasiment un sésame de l’édition française. Ainsi, un livre qui s’inscrit dans un contexte profondément israëlien – ce dont témoigne la préface de l’auteur – fait l’objet d’une traduction expresse en dépit de la faible notoriété de son auteur sur le territoire français. A l’inverse, son précédent livre sur la dimension religieuse du XXIème siècle n’avait pas bénéficié d’un tel engouement d’une quelconque maison d’édition française.

Dans le même genre, toujours les éditions Fayard publient également en 2008 avec une rapidité surprenante l’ouvrage de S. SAND, Comment le peuple juif fut inventé, livre extrêmement polémique sur les origines du peuple juif par un historien spécialiste de G. SOREL incapable de déchiffrer dans le texte les sources qu’il exploite. Bref, à partir du moment où il s’agit des Juifs, il est possible de mettre la rigueur scientifique de côté et d’écrire sans avoir besoin de maîtriser l’hébreu. L’important dans tout cela, c’est que l’ouvrage ressasse les poncifs sur les Juifs et leur donne ainsi une pseudo-légitimité. D’ailleurs, toujours les éditions Fayard nous gratifient d’une histoire monumentale du Proche-Orient – La question Palestine - par un historien au collège de France qui se paie le luxe de ne citer dans sa bibliographie dite scientifique aucun ouvrage en hébreu ni aucune source diplomatique dans cette langue.

C’est tellement simple d’accoler les termes juif et nazi alors que, sur le plan rhétorique, les autres religions du Livre présentent des symptômes nettement plus parlants. L’église catholique a à sa tête un ancien des jeunesses hitlériennes ; une partie des dirigeants de pays à majorité musulmane s’est empressée récemment de saluer la libération du dénommé S. KUNTAR dont les faits d’armes se résument à l’assassinat sauvage d’une fillette juive de quatre ans. L’Iran menace ni plus ni moins d’effacer Israël de la carte mais, tout cela n’est rien face à la menace que font planer les juifs : leur nazisme intrinsèque.

L’avantage d’une telle argumentation, c’est qu’elle empêche tout débat. Comment en effet discuter avec quelqu’un qui invoque une telle posture morale : il réussit à dénoncer le mal que les autres ne voient pas. Dès lors, il faut être sacrément aveugle pour ne pas se prosterner devant une telle vérité. Heureusement, le P.S. qui n’est plus à une stupidité près depuis qu’il a investi S. ROYAL à la candidature pour la présidence de la République, est là pour nous aider : la contribution proposée pour le futur congrès de Reims sur le conflit israëlo-palestinien rend à ce titre hommage à A. BURG - « forces lucides, courageuses qui nous alertent » sur bien évidemment le nazisme de ces Israëliens face à ces pauvres Palestiniens -.

A croire qu’une partie des élites a envie de se repaître d’un tel discours. Le discours de BURG, c’est celui que tient A. BADIOU avec en prime la légitimité de ses origines. Et voilà comment un livre qui aurait pu être acceptable en raison de la perspective historique qu’il développe sur l’Etat d’Israël se transforme en raison de son titre en ouvrage franchement nauséeux.

Dans l’hypothèse où on ne serait cependant pas rebuté par ce titre, ce livre présente un intérêt par les anecdotes personnelles et historiques qu’il rapporte. Au titre des anecdotes personnelles, on retiendra ce dialogue hallucinant entre la logeuse du père de A. BURG et celui-ci pour expliquer la personnalité de EICHMANN. Les nazis viennent chercher M. BURG père et sa logeuse lui demande : « que vais-je dire ?... Dites leur que je suis absent… Mais je ne peux pas mentir, s’offusqua la dame. Alors je vais sortir de la pièce et vous leur direz que je ne suis pas là… Très bien, mais il faut absolument que vous sortiez » (p. 191) Et l’auteur de conclure que la logeuse s’est comportée comme EICHMANN. Ainsi les deux auraient péché par excès de zèle, « le zèle de l’obéissance allemande ».

Toujours à propos de EICHMANN, on apprend que le gouvernement israëlien a tenu une séance pour envisager la libération de EICHMANN après son procès afin de montrer au monde que les Israëliens n’étaient « pas assoiffés de sang » et illustrer ainsi « la grandeur d’âme du peuple juif sur la Terre d’Israël ( propos attribués à D. Ben-Gourion et rapportés par l’auteur p. 210). Cette volonté pour certains Israëliens de présenter à tout prix un profil exemplaire face au reste du monde se manifeste ici d’une façon éclatante et constitue un élément essentiel de l’identité israëlienne. On pourrait également citer le débat qui oppose l’auteur au dissident N. SHARANTSKY (p. 253 et s.). Comme si, pour ne pas être nazi, il fallait être un parangon de morale aux yeux du monde quitte pour cela, comme cela s’est passé lors du macabre échange intervenu durant l’été 2008 entre deux cadavres d’un côté et des assassins de l’autre, à être finalement la risée du monde entier.

Et c’est là que réside l’intérêt de cet ouvrage. Il cherche à systématiser une autre identité juive, comme son titre l’indique, qui ne prend sens qu’au regard d’une conception morale tellement forte qu’elle en perd toute consistance. Comme l’auteur dispose de quelques connaissances bibliques et talmudiques, il pousse  le vice à vouloir convaincre le lecteur qu’il est l’incarnation du véritable message biblique un peu comme ces chrétiens qui se revendiquent les véritables Juifs. On reste quand même surpris d’apprendre que l’adoption du prénom Nimrod marque « le glissement des identités, « à l’époque de l’identité israëlienne vers l’identité juive, à sens unique » (p. 215). Dans la tradition juive, c’est un nom équivalent à celui de HITLER. A suivre A. BURG, ce prénom symboliserait plutôt le chemin inverse. A moins d’y voir, tout simplement le signe du grand brassage de la modernité et d’une perte de repères par rapport aux valeurs juives. La volonté d’en découdre avec les Juifs amène également l’auteur à s’en prendre au mouvement Loubavitch qu’il accuse d’extremisme. Là encore, c’est surprenant car ce mouvement professe une doctrine foncièrement anti-sioniste et ses dirigeants ne sont pas loin de penser, quand on les lit, que finalement, comme le pense A. BURG, il est peut-être plus sûr de vivre à New-York ( p. 45) qu’en Israël. Le comble du ridicule est atteint lorsque l’auteur dénonce une minorité d’extrêmistes et renvoie pour fonder sa démonstration à une brochure introuvable dans le public (note p. 286). Bref, c’est comme si un auteur concluait à une résurgence du néo-nazisme en France après avoir collecté les fanzines anonymes édités par différents groupuscules.

Dans ce fatras idéologique, que penser du « programme d’espoir » que nous vante la quatrième de couverture ? Pas grand-chose. Ahmedinedjad tient un discours similaire lorsqu’il impute tous les malheurs du monde aux sionistes et non aux Juifs en se prévalant de ses liens avec la secte Netourei Karta ; il propose même une solution. A trop nous jouer la musique de l’humaniste, BURG aboutit ainsi à réduire le judaïsme à la figure du juif assimilé et à celle de l’ultra-orthodoxe anti-sioniste.  L’un comme l’autre ont un point commun : ils veulent se débarrasser du questionnement permanent que leur cause l’existence de l’Etat d’Israël, ce qu’un autre grand baratineur contemporain de notre époque qualifie de « prison juive ». Ils tentent d’ériger leur conception du judaïsme en modèle et contribuent eux-mêmes à alimenter la religion de la Shoah qu’ils s’évertuent à dénoncer car ils n’ont d’autres religions que l’exacerbation de leur souffrance. Ah, si tous les Juifs pouvaient vivre en Iran, pays connu pour son respect des minorités religieuses et des droits de l’homme ! 

On ne peut s’empêcher de douter que le père de l’auteur, auquel le livre rend un vibrant hommage, fondateur du parti national-religieux, aurait cautionné de tels propos. En respect pour la mémoire de cet homme, on regrettera que son esprit soit maintenant et pour longtemps associé au spectre de HITLER.

 

                                                                                                                      Eté 2008